Le théâtre participatif devient ici un laboratoire pour interroger la manière dont une société juge ses propres déviants : Christiane Jatahy, avec Wagner Moura et Lucas Paraizo, transforme le drame d’Ibsen en une expérience où le public n’est pas seulement témoin mais acteur d’un « procès » symbolique.
Sommaire
Quand le public devient juré : quel dispositif sur scène ?
Chaque représentation désigne un petit groupe de spectateurs pour former un jury. Ce tirage au sort change à la fois le rapport habituel à la scène et la nature de la décision prise à la fin. Le procès dont il est question n’est pas une procédure judiciaire formelle : il s’agit d’un montage dramaturgique qui emprunte au vocabulaire et aux codes du tribunal pour poser des questions politiques et morales.

Sur le plateau, les comédiens rejouent les personnages issus d’Un ennemi du peuple tandis que les jurés publics sont invités à entendre des argumentations, poser des questions et, in fine, voter. Ce déplacement du pouvoir décisionnel vers le public transforme la représentation en une sorte d’atelier civique où se mesurent persuasion, affect et convictions personnelles.
Pourquoi relancer le dialogue entre majorité et vérité ?
Ibsen mettait déjà en scène la collision entre une révélation scientifique et les intérêts locaux ; Jatahy prolonge ce débat pour explorer comment les vérités se fragmentent, comment l’économie ou la nécessité du tourisme pèsent sur les décisions collectives, et comment la démocratie peut être instrumentaliseé par des logiques de pouvoir.
Le choix de reprendre ce sujet aujourd’hui n’est pas neutre. Les auteurs cherchent à provoquer une réflexion sur la fragilité des institutions et sur le fait que l’opinion majoritaire n’est pas automatiquement synonyme de justice ou de vérité. L’expérience scénique met en relief les tensions entre éthique individuelle et calculs collectifs.
Où le dispositif brille et où il montre ses limites
Le principal atout est la capacité du spectacle à rendre palpable l’incertitude démocratique : voir des spectateurs ordinaires débattre, hésiter, se laisser convaincre ou non montre, en direct, la force des émotions et la vulnérabilité des raisonnements. L’intervention improvisée d’un comédien vedette peut aussi rappeler combien la présence d’un interprète charismatique influence le verdict.

En revanche, transposer le langage juridique sans l’encadrer crée parfois des confusions. L’emploi approximatif de termes comme « plaidoirie », « preuves » ou « défense » peut donner l’illusion d’un procès réel alors qu’il s’agit d’une mise en scène. Cette imprécision sème le doute sur la portée des décisions prises par le jury et sur la responsabilité qu’on confère aux spectateurs.
Quelles implications pour le spectateur impliqué ?
Être juré sur scène n’est pas anodin. Vous pouvez vous trouver confronté à votre propre manque d’informations, aux effets d’un cadre théâtral qui stimule l’empathie ou la colère, et à la pression du groupe. C’est une occasion utile pour réfléchir aux biais cognitifs qui gouvernent souvent les votes publics : l’orage émotionnel du moment, la séduction par le discours, ou la peur des conséquences sociales.
Sur le plan pratique, il faut garder en tête que les décisions prononcées pendant la représentation sont symboliques. Elles servent à catalyser le débat plutôt qu’à produire un jugement juridiquement contraignant.
Piège fréquent dans ce type de spectacle et comment l’éviter
Les projets qui mêlent théâtre et jugement public peuvent tomber dans certains écueils récurrents. Voici quatre pièges observés et des pistes pour les contourner :
- Confondre représentation et procédure légale : clarifier dès le départ la nature symbolique de l’exercice.
- Dépendre excessivement de l’émotion ou d’un interprète charismatique : structurer les échanges pour laisser aussi place à l’argumentation factuelle.
- Employer un vocabulaire juridique sans la rigueur associée : expliciter les termes pour éviter les malentendus.
- Réduire la complexité politique à une polarisation binaire : favoriser des moments où les nuances sont explorées plutôt que bridées.
La réécriture d’un classique : continuité et ruptures
En reprenant les personnages d’Ibsen — notamment les deux frères antagonistes et la figure montée en défense par la fille — la nouvelle pièce conserve la tension centrale entre responsabilité individuelle et pression collective. Mais elle change la donne en déplaçant l’autorité finale vers le public et en actualisant les enjeux sanitaires et écologiques pour nos sociétés contemporaines.
Le geste artistique est double : il renouvelle la lecture du texte classique et interroge la capacité du théâtre à simuler des mécanismes civiques. Cette double ambition produit parfois des maladresses formelles, mais elle a le mérite d’offrir au spectateur une position réflexive peu commune.
Points d’attention si vous assistez au spectacle ?
Arrivez prêt à participer intellectuellement et émotionnellement mais sans attendre une procédure judiciaire. Acceptez l’imprévu : le tirage au sort et le vote final peuvent varier d’une représentation à l’autre et influer sur l’épilogue mis en scène. Enfin, retenez que l’expérience vaut autant pour les discussions qu’elle suscite après le spectacle que pour ce qui se joue sous vos yeux.
FAQ
Le « procès » est-il une vraie procédure judiciaire ?
Non, il s’agit d’un dispositif théâtral. Les termes juridiques sont employés pour structurer la représentation mais il n’y a pas de tribunal au sens légal ni de décision exécutoire.
Comment sont choisis les jurés pendant la représentation ?
Lors de chaque représentation un petit nombre de spectateurs est tiré au sort pour former le jury. Ils participent aux délibérations et à la décision finale inscrite dans la dramaturgie.
Faut-il connaître l’œuvre d’Ibsen pour suivre le spectacle ?
La pièce fonctionne de manière autonome, mais connaître les enjeux originels d’Un ennemi du peuple aide à repérer les continuités et les inflexions proposées par la mise en scène.
Y a-t-il plusieurs fins prévues par les auteurs ?
Oui, la mise en page dramatique prévoit des épilogues différents selon le vote du jury scénique, ce qui donne au spectacle des conclusions variables suivant la représentation observée.
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Alice Grimaldi est passionnée par les dynamiques entrepreneuriales et l’impact de la réglementation sur les entreprises.
